Liberté, dignité, habitabilité : donner au siècle la valeur qui lui manque

Auteurs : Baptiste Morizot et Laurent Neyret, collection tracts Gallimard

Peut on inscrire l’habitabilité de la planète dans le droit ?

C’est la question que posent Baptiste Morizot et Laurent Neyret dans ce court mais dense manifeste de 60 pages où l’on retrouve de magnifiques évocations du monde vivant et d’ambitieuses promesses pour un droit de l’environnement fondé sur le principe d’habitabilité de la planète.
Les auteurs partent du constat que la liberté humaine est une de nos valeurs les plus précieuses. Pour que le droit pénal puisse envisager des peines d’emprisonnement, et donc une perte de liberté, il faut que l’infraction soit suffisamment grave au regard de ce droit à la liberté. Or aujourd’hui, aucun principe environnemental assez grave pour justifier une privation de liberté n’est inscrit dans le droit.
Les auteurs vont donc partir d’une référence historique : le tribunal de Nuremberg qui a reconnu l’importance de la dignité humaine suite aux horreurs de la seconde guerre mondiale, du nazisme et des autres formes de fascisme.
Si l’on a pu consacrer la dignité humaine, au point qu’en droit, on puisse punir d’emprisonnement (donc suppression de liberté, un autre droit essentiel) une atteinte à la dignité humaine, il est temps aujourd’hui de reconnaître le caractère éminent de l’habitabilité de la planète. Parce que les catastrophes environnementales, le non respect des obligations de l’accord de Paris pour juguler le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité nous mettent face à des dégâts si impactants pour notre santé et pour la vie des générations futures, que nous devons poser la question en droit : l’habitabilité de la planète est elle un principe essentiel qui vaut autant que la liberté et la dignité humaine ?
Le reconnaître ouvre la porte à condamner, en droit, les responsables d’écocides au même titre que les responsables de crimes contre l’humanité.

« Avant l’abolition de l’esclavage, la traite n’était pas un crime – c’était un commerce. Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation pouvait s’administrer sous des formulaires – c’était une politique. Aujourd’hui, la destruction du tissu du vivant qui rend la Terre habitable s’accomplit sous des permis d’exploitation et des droits d’émission – c’est une économie. Dans chacun de ces cas, le droit ne manque pas de force face à la réalité : il produit simultanément la réalité qu’il autorise. »

La démonstration est implacable, et des éléments de droits, dans le monde, commencent à être posés avec la reconnaissance du statut juridique d’éléments naturels, avec les procès contre l’état pour inaction, avec la cour pénale internationale qui a condamné l’inaction climatique des états en 2025. Mais ce que proposent les auteurs, c’est véritablement que ce droit de l’environnement devienne contraignant, pénal, quand il s’agit de l’habitabilité. Ce serait une avancée majeure pour notre qualité de vie, et pour la viabilité des générations futures. « La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain. Le Principe habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde. »

Que dire du texte lui-même ?

Comme dans les autres textes de Baptiste Morizot, on retrouve de très beaux textes sur le vivant, et sur une réalité essentielle : le vivant est une part de nous, et nous sommes une part du vivant. Il y a dans ce texte des mots qui sont très puissants pour dire à quel point notre relation au vivant est irréductible, fondamentale.

« la Terre n’est pas habitable par nature. Elle est rendue habitable, en permanence, par la vie. Par l’activité quotidienne et immémoriale de la vie. C’est la vie végétale et microbienne qui purifie l’eau en la faisant circuler à travers des systèmes racinaires et des biofilms bactériens d’une complexité insondable. C’est l’activité des forêts, des océans, du plancton qui régule le climat en modulant les cycles du carbone et de l’eau. C’est l’activité interdépendante de millions d’êtres vivants – bactéries, champignons, vers, insectes – qui fertilise les sols, maintient leur structure, pollinise et régénère le végétal, limite la prolifération des pathogènes, stabilise les milieux contre l’érosion et l’effondrement. Rien de tout cela n’est un état de fait immuable : c’est une production biologique collective, active, continue, que la vie accomplit chaque jour depuis des milliards d’années pour maintenir les conditions de sa propre existence. L’habitabilité n’est donc pas un état donné, un acquis géologique ou astronomique que nous aurions reçu une fois pour toutes – c’est un processus vivant, fragile, qui se refait à chaque instant. C’est cette capacité de la vie à créer et maintenir ses propres conditions d’existence qui est aujourd’hui dégradée. Et cette capacité, parce qu’elle est partout simultanément à l’œuvre, est insubstituable : aucune technologie ne peut compenser sa dégradation. »

En somme, ce que proposent Baptiste Morizot et Laurent Neyret c’est de réconcilier, dans le droit, l’éthique anthropocentrée et l’éthique écocentrée, pour en faire un principe de protection de l’humanité et des écosystèmes qui lui donnent la vie.