Pourquoi la transition des mobilités reste un vœux pieux

Quand il s’agit de réduire nos émissions de GES, être informé ne suffit pas. C’en est même très loin.

Nos modes de vie sont contraints par l’organisation de la société dans laquelle nous vivons. Et force est de constater que celle-ci est technologique et fortement dépendante des énergies fossiles. Surtout en ce qui concerne le transport. Qui rappelons-le en France est le secteur le plus émissif et pour lequel la transition commence à peine.

Pourquoi ? Et que faudrait-il faire ?

C’est le sujet des deux articles que nous vous présentons :
Transition des mobilités : anatomie d’une impasse par l’institut Montaigne expose spécifiquement pourquoi la mobilité en France est si difficile à décarboner et pourquoi elle entraine tant de crispations. L’institut Montaigne identifie plusieurs freins à la transition en termes de gouvernance, d’acceptabilité, et un manque de proximité des français ; et ils proposent cinq leviers pour réussir avec une approche plus lisible, équitable et adaptée aux réalités locales.

La crise écologique comme fait social. Penser le gouvernement de la transition avec les sciences sociales de Sophie Dubuisson-Quellier part du constat que notre organisation sociétale est structurellement construite autour de moyens technologiques qui font appel aux énergies fossiles et aux ressources naturelles. Pour répondre aux enjeux climatiques, des ajustements technologiques ont été imaginés, mais sans s’appuyer suffisamment sur le recours aux sciences sociales pour penser leur acceptabilité. Sophie Dubuisson-Quellier énumère les conditions de cette acceptabilité en termes d’inégalités sociales mais également en termes de réponse collective pour accompagner le changement.

Transition écologique et changement du comportement humain : un rapport pluridisciplinaire du GIECO

Le dérèglement climatique nous impose des changements de comportement afin de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Mais il s’avère que les rapports des climatologues du GIEC et des scientifiques en général ne semblent pas influer sur les comportements. Or la crise écologique est avant tout une crise générée par nos comportements.

C’est pourquoi, un groupe de sociologues et d’économistes a décidé de créer un « GIEC » des comportements, le GIECO (groupe international d’experts sur les changements de comportement) – voir notre entretien avec leur coordinateur scientifique, Stéphane Labranche, publié en septembre 2026 ici. Leur première publication est sortie en fin d’année 2025 et pose la question fondamentale suivante : pourquoi l’urgence climatique ne provoque-t-elle pas de changements de comportements ? Et son corollaire : comment agir sur les comportements ?

Analyse publiée le 5 mai 2026.

Le constat

80 % de la population mondiale se dit préoccupée par le climat, mais moins de 10 % modifient réellement leurs comportements profonds. L’information seule ne suffit pas à déclencher l’action. Comment est-ce possible, alors que nous sommes censés être rationnels ?

Jacques Fradin nous rappelle dans l’introduction que la majorité de nos décisions écologiques ne sont pas le fruit d’une réflexion logique, mais de biais cognitifs inconscients. Parmi ceux-ci, on peut noter :

Stéphane La Branche rappelle aussi que l’humain n’a pas une seule logique, mais plusieurs, qui s’affrontent. Il s’en sert pour expliquer le paradoxe de l’inaction.

Autant pour le côté rationnel.

Pour ce qui est des émotions, Hélène Jalin, Camille Mouguiama-Daouda, et Arnaud Sapin utilisent les outils de la psychologie pour étudier comment nos émotions affectent nos comportements. Le déni est une réponse fréquente aux émotions fortes. Il peut même s’installer inconsciemment, et même être renforcé par les événements climatiques extrêmes. Le déni peut aussi se déplacer sur les implications de la crise climatique, par exemple en les minimisant. Le cerveau peut aussi chercher à reporter la culpabilité sur autrui.

Mais ces stratégies de déni demandent beaucoup d’effort au cerveau, ce qui peut mener à terme à des symptômes sévères comme l’écoanxiété, qui affecterait aujourd’hui jusqu’à 45% des 16-25 ans dans les pays les plus impactés. L’écoanxiété peut paradoxalement autant pousser à l’action que paralyser. Mais seul l’engagement dans l’action restaure le bien-être recherché. C’est la norme sociale qui pourra favoriser l’engagement plutôt que la paralysie.

Quels sont donc les leviers du changement de comportement ?

Le GIECO est très clair sur les politiques de culpabilisation : elles sont inefficaces. Il faut absolument passer d’un récit de "privation" à un récit de "mieux-vivre" (santé, lien social, temps retrouvé).

Marino Bonaiuto et Valeria Vitale identifient trois niveaux d’intervention pour briser l’inertie :

A ce titre, Eduardo Bessa et Denis Couvet proposent de développer un concept de citoyenneté écologique comme un élargissement de notre sentiment d’appartenance au monde.

Au niveau des entreprises, Sylvie Blanco, David Gotteland et Olivier Trendel insistent sur la nécessité de changer de culture, et notamment de renoncer à certaines croyances comme penser que la pression financière va nécessairement relayer l’effort environnemental au second plan. La culture d’entreprise doit au contraire intégrer un souci implicite pour l’environnement.

Danyelle Guyatt applique le même raisonnement au secteur financier et appelle à développer un état d’esprit (« mindset ») soucieux des impacts environnementaux comme catalyseur du changement.

Conclusion

Stéphane La Branche rappelle qu’il faut sortir de la croyance selon laquelle l’information scientifique suffit à déclencher les efforts environnementaux. Il y a trop d’effets systémiques qui altèrent notre perception de l’information. Le passage de la connaissance à la compréhension nécessite de nombreuses étapes liées à nos rationalités, nos émotions, notre perception du risque, notre culture, notre rapport à la complexité, nos paradigmes. Ce sont ces facteurs, largement implicites, qui feront le succès ou l’échec de la mobilisation.

Plutôt que de considérer un « homo economicus » rationnel, il nous faut penser un homme sous influences. Et c’est au niveau de ces influences que nous pouvons trouver des leviers. L’homme n’est pas un sujet passif de ces influences, mais il est bien au centre de nombreuses tensions contradictoires, très dynamiques. C’est au niveau collectif que nous pouvons renforcer les dynamiques favorables à la transition environnementale. Ce que nous considérions comme des biais, par exemple les émotions, peuvent devenir des atouts pour peu que nous puissions les stimuler favorablement, par exemple la fierté plutôt que la peur.

Les « valeurs » écologiques ne sont pas partagées par tous. C’est la capacité à penser dans un paradigme qui intègre les écosystèmes qui permettra d’amorcer un changement collectif.

Pour autant, le coordonnateur scientifique de GIECO est conscient que ce rapport n’a fait qu’effleurer des leviers essentiels. Un travail collectif et pluridisciplinaire est nécessaire pour rentrer dans une démarche systémique qui intègre les sciences du système terre, les sciences des comportements et des émotions et l’anthropologie. Celui-ci fera l’objet d’un deuxième rapport à paraître.

Pour en savoir plus sur les missions du GIECO et télécharger son rapport, c’est par ici.